RIITTA PÄIVÄLÄINEN

Photos
Riitta Päiväläinen
Texte
Céline Bodin
RIITTA PÄIVÄLÄINEN

Ce sont les paysages de Finlande, sa patrie, que Riitta Päiväläinen met à l’honneur dans son œuvre photographique. Dans ces tableaux nordiques s’invite tout un vestiaire de seconde main à l’incarnation a la fois humaine et spirituelle. Le parcours de cette artiste se joint aux grands noms de la scène contemporaine finlandaise ainsi qu’à ceux des diplômés de la célèbre Helsinki School (ou Aalto University).

Riitta trouve son inspiration dans une nature indemne et préservée du monde moderne, celle-la même qui l’aura couvée durant sa jeunesse, dans le petit village de Maaninka. Elle façonne ses clichés au plus profond des forêts scandinaves et sur fond d’étendues gelées à la blancheur pure.

Dans des installations temporaires les paysages qu’elle photographie se voient repeuplés, travestis par des vêtements dont la découverte en ces lieux nous paraît d’abord fortuite.

Celle-ci s’explique cependant par la performance éphémère au cours de laquelle ils investissent l’espace donné, et dont l’origine reste aussi mystérieuse que fascinante. 
C’est l’artiste elle-même qui organise le positionnement de ses intervenants.
 En effet, les rondes et rassemblements de ces pantins s’opèrent dans une solitude et un silence cérémonieux.

Défiant l’érosion et les effets du temps, leur présence restera à tout jamais gravée dans la chimie de l’image photographique.

En ce sens, la photographie est pour Riitta Päiväläinen un outil, un « enregistreur » de l’évènement créé. L’artiste est l’unique auteure de ces complexes mises en scènes, véritables visions hantant l’esprit de ses spectateurs intrigués.

L’absurde beauté de ces tableaux photographiques est sans pareille : évocateurs de scènes folkloriques, fantômes fantasques et esprits ressuscités, les atours soigneusement sélectionnés sont autant d’hommages au passé que de rituels introspectifs.

L’artiste compose son œuvre avec les débris d’histoires personnelles lisibles seulement dans les fibres et l’usure d’un vêtement ; d’un passé que l’on n’aura pas pris la peine de sauvegarder, fait d’expériences quotidiennes et de vécu uniquement. Ici, la relation au souvenir s’apparente au principe même de la photographie et de l’art du portrait du 19ème siècle : celui du vestige, de l’objet amulette qui seul pourra ranimer une mémoire émiettée. Ainsi, l’image photographique, tout comme le vêtement, est alors secourue par cette entreprise, par la célébration d’une histoire. La mise en situation d’invisibles protagonistes aux manches flottantes pourrait par ailleurs évoquer les cités des catacombes capucines de Palerme.

Ces vies transformées et ré-imaginées agissent en métaphores et mettent en exergue l’ambiguïté des oppositions entre absence et présence, disparition et résurrection.

Ces images s’ouvrent pourtant bien plus à l’instant présent qu’elles ne le laissent penser.

Si ces sculptures figées dans le temps semblent dotées d’une respiration parfois rythmée par le souffle du vent ou même interrompue par la glace, la construction de ces mirages est cependant née, elle aussi, d’une recherche de structure et d’une longue observation de la nature ; sa faune sa flore, ses bruits et ses couleurs, ses saisons. L’artiste laisse largement place à l’accident, et au bon vouloir des éléments.

Ces derniers ordonneront parfois l’image. Dans River Notes c’est l’eau qui orchestre la rencontre. Son mouvement et ses reflets agissent en maestro et l’artiste prend plaisir à se soumettre à l’humeur des flots, bien qu’elle demeure maîtresse de ses intentions. Les tissus ainsi donnés en offrande à ces forêts n’en sont pas moins précieux : ils se composent de fins textiles japonais rapatriés uniquement a ces fins artistiques. 

Et, si dans Structura robes et chemises semblent dévorer arbres et champs d’une étreinte, le regard de la photographe pourrait bien revêtir un certain amusement face à la menace d’une farce dont elle demeure l’unique témoin.

Il est néanmoins saisissant de constater que ces structures sans corps, sans visage, sans traits d’expression, trahissent, malgré tout, l’authenticité d’une émotion, et qu’arrêtée, ineffablement immobilisée par la glace et l’image même, la force de leur mouvement semble persévérer.

Elle nous est si fortement suggérée qu’elle n’en paraît que plus vraie et plus palpable encore.

Paralysés dans leur traversée ou encore fièrement rassemblés, les sujets présentés dans la série Ice assument une touchante expression d’humanité. Et si l’on était d’abord curieux de leur propriétaire, on le devient aussi de leur propre identité chimérique. 

C’est finalement dans Imaginary Meeting que Riitta nous accorde un entretien forcé, au quasi corps à corps, profitant de l’immuabilité glacée de ses sujets. Aussi leur maniérisme, à chacun personnel, semble-t-il traduire un langage nous signifiant à la fois une arrogance, un esprit festif ou encore, une angoisse, une timidité maladive. Il se pourrait qu’en leur forme se drape un symbole, tel les trompeuses tâches de Rorschach, nous révélant plus encore sur nous-mêmes que sur leur nature d’origine.

Une fois de plus ici, nous vient le sentiment d’un sacrifice, d’une offrande : à la nature, au temps, à l’art énigmatique de l’anonymat et de la possession.

Nombreuses sont les fables qu’il nous plaira de lire dans ces images, puisque c’est bien là que réside leur intention même. Jouons-nous avec ces objets ou se jouent-ils de nous et de nos histoires ? Folklore, délire créateur, collection compulsive, expériences sensorielles ou messe sacrée et exploration personnelle… peut être vaut-il mieux en garder une lecture intime et n’en pas connaître tous les secrets.

Iconographie :

Images ©Riitta Päiväläinen
Courtesy of Gallery Taik Persons

Cactus Grandiflorus, 2006, issu de la série Imaginary Meeting.
Wind’s Nest, 2005,
issu de la série Structura.
Portrait,
2001, issu de la série Ice.
Relation,
2001, issu de la série Ice.
Cascade
, 2014, issu de la série River Notes.
Twins,
2005, issu de la série Imaginary Meeting.
Imaginary Meeting,
2005, issu de la série Imaginary X.
Wind I,
2000, issu de la série Wind.