Louise Bourgeois, de la mission du souvenir : Une Introduction

Texte
Claire Messaïli
Louise Bourgeois, de la mission du souvenir : Une Introduction

Louise est née au bord d’une rivière. Enfant, elle répétait les gestes familiaux ancestraux, en plongeant les tapisseries que sa mère restaurait dans l’eau chargée de tannins de la Bièvre, qui s’étire comme un fil reliant Guyancourt à Paris.
À la fin des années 1980, elle note dans un de ses journaux intitulé « Tendres compulsions » :  « J’ai toujours vécu près d’un fleuve. Le murmure de l’eau, le souvenir de ce murmure musical est apaisant ». Symboliquement, elle incarne ce courant, ce pont entre Paris et New York, ce lien entre l’artisan et l’artiste, entre la tension et la douceur, entre la mère et la fille.

Louise est née dans l’art. Dans sa famille maternelle, la réparation de tapisserie se transmettait de façon héréditaire : « Dans mon enfance, toutes les femmes de la maison maniaient l’aiguille. J’ai toujours été fascinée par l’aiguille, le pouvoir magique de l’aiguille. On utilise l’aiguille pour raccommoder ce qui a été endommagé. C’est un appel au pardon ».
Cette obsession va devenir le canevas de sa vie d’artiste, leitmotiv qu’elle exploitera techniquement, mais aussi thématiquement.

Outre ses intemporelles pièces textiles, l’œuvre de Louise Bourgeois regorge de matières et de médiums dont les sujets se font écho. Nous nous attarderons ici sur les fondements biographiques et les motivations psychologiques de deux mouvements chers à son expression artistique.
Le bestiaire imaginaire de Louise Bourgeois est peuplé de créatures anthropomorphiques filant la métaphore du tissage et de la réparation, tant matérielle que mémorielle. On cite évidement les glorieuses et monstrueuses Araignées commandées par la Tate Modern de Londres et sculptées dès 1999, ces Mamans disséminées aux quatre coins du monde à la mémoire de sa mère, Joséphine Bourgeois.

Cette métamorphose arachnéenne est un hommage tendre à celle qui brodait, qui réparait les tapisseries, qui couvait sa progéniture. Sous l’abdomen de ses sculptures se niche une poche de bronze grillagée, contenant vingt six œufs de marbre. Louise Bourgeois élèvera à son tour trois enfants, en plus de ses monumentales araignées. Éternellement, la fille met au monde la mère : ainsi, la révolution semble complète.

Dans son oeuvre, Louise Bourgeois met en scène les réminiscences des pièces fétiches qui hantent son enfance. De 1990 à 1993, elle construira une soixantaine de Cellules, des installations reconstituant les décors du grenier ou des chambres de la sombre maison de Choisy le Roi. Elle y exhibe des objets symboliques comme on exhume des corps. Deux chambres notamment, sont les seules de la série Cellules à former une paire : la Chambre rouge (Enfant) [Red Room (Child)] (1994) et la Chambre rouge (Parents) [Red Room (Parents)(1994).
Dans la première se trouvent des fuseaux rouges et bleus, ainsi que des aiguilles, évoquant l’atelier de tapisseries familial. Sur la paire de mitaines sont brodés les mots « moi » et « toi », comme pour signaler le lien immuable entre la mère et la fille. De la même façon, sur le lit conjugal de la chambre parentale se trouve un coussin brodé : « je t’aime », déclaration que l’on peut soupçonner teintée d’ironie au vu des relations adultères du père de Louise Bourgeois.

La reconstitution de ces pièces s’apparente à une « mission de sauvetage ». Ainsi évoque-t-elle : «  Si vous ne pouvez vous résoudre à abandonner le passé, alors vous devez le recréer. C’est ce que j’ai toujours fait ».
Cette mise en abyme nous offre un regard sur ses tanières et ses refuges psychiques et trouve un écho avec le travail de Gaston Bachelard, qui écrit dans sa Poétique de l’espace (1957) : «  Non seulement, nos souvenirs mais nos oublis sont logés. Notre inconscient est logé. Notre âme est une demeure. Et en nous souvenant des »maisons », des » chambres », nous apprenons à » demeurer » en nous-mêmes ».

Ces pièces grillagées évoquent étrangement la toile d’araignée, et s’apparentent aux cocons de soie logées sous les pattes tentaculaires de ces arachnides aux allures de sanctuaires. Toutes deux sont des œuvres polymorphes, tenant du cocon rassurant et de l’antre cauchemardesque : à la fois œuvres d’art, refuges où se nicher et pièges mortels où agonisent les proies et se tordent les corps.

Paradoxalement, il s’agit ici encore une fois de piéger pour mieux sauver. Comme Arachné, maudite par la terrible Athéna, est condamnée à tisser pour l’éternité, Louise semble vouée à exorciser ses traumas et ses peurs infantiles au travers de ses cellules. Celles-ci s’apparentent à un travail sacrificiel, territoires de la sublimation et de la catharsis dans lesquels l’artiste ne s’épanouit pas, mais survit, simplement, comme piégée dans la toile de ses souvenirs : «L’artiste sacrifie la vie à l’art non parce qu’il le désire, mais parce qu’il ne peut rien faire d’autre» écrit-elle dans son journal.

Les Cellules et les Araignées de Louise Bourgeois font resurgir les spectres de l’enfance au sein de lieux et de figures intimes, qui, malgré leur nature de réminiscence, se défont de leur rôle réconfortant. Si elles s’inspirent d’espaces familiers, elles traitent cependant de la peur, de la souffrance émotionnelle ou psychologique. Le sentiment de malaise né de cette dichotomie est à rapprocher du concept de l’inquiétante étrangeté que Freud expose dans l’essai Das Unheimliche en 1919.


En cela, Louise Bourgeois met en lumière les recoins obscurs de notre subconscient, et nous met face à nos Cellules intimes, théâtres des angoisses et des traumatismes refoulés, afin de trouver une réponse à ces énigmes sculptées.

Iconographie

Louise Bourgeois avec Spider IV, Peter Bellamy, 1996.
Maman, Louise Bourgois, photographe inconnu.
Ode à l’oubli, 2004.
Arch of Hysteria, Louise Bourgeois, 1993, sculpture suspendue.
He Good Mother, Louise Bourgeois, 2007, Gouache sur papier.
The Birth, Louise Bourgeois, 2007, Gouache on paper.
Chambre rouge, (Parents)[Red Room (Parents)], Louise Bourgeois, 1994 (détail) Bois, métal, caoutchouc, tissu, marbre, verre et miroir 247,7 x 426,7 x 424,2 cm. Collection particulière, courtoisie Hauser & Wirth Photo : Maximilian Geuter, The Easton Foundation/ VEGAP, Madrid.
In and Out, Louise Bourgeois, 1995 (detail). Metal, glass, plaster, fabric and plastic Cell: 205.7 x 210.8 x 210.8 cm. Plastic: 195 x 170 x 290 cm. Collection The Easton Foundation. Photographie: Christopher Burke.
Articulated Lair, Louise Bourgeois, 1986, Peter Bellamy.
Spider, Louise Bourgeois, 1997. Photographie : Egor Slizyak, The Easton Foundation/ RAO, Moscow.