L’horloge sans aiguilles

Texte
Florent Cammas
L’horloge sans aiguilles

Portraits textiles des figures du New-York des années 1980 : Keith Haring, Madonna et Jean Michel Basquiat.

Dans les couloirs du métro new-yorkais en ce début des années 1980, Keith Haring, craie à la main, dessine sur des affiches, un enfant qui irradie. Dans son blue jean, ses air max de chez Nike aux pieds, sa tenue à l’allure sportive est indispensable à son quotidien d’artiste, des sous-sols de la ville.

Il faut pouvoir courir vite quand la police descend. Keith s’habille ainsi par manque de moyens, mais aussi par goût. Lunettes rondes visées sur le nez, il mise sur des pièces amples afin de pouvoir dessiner de manière libre, sans se sentir à l’étroit : T-Shirt large et pantalon, souvent salis par des traces de peinture.

Ce look street répond aux codes des quartiers qu’il fréquente, Greenwich village où demeurent les artistes issus des subcultures, mais surtout le Lower east side dans le sud de Manhattan.

Un quartier pluriel, multiculturel, vivant, de par la cohabitation des communautés chinoises, juives et italiennes, mais dangereux, car gangréné par les règlements de comptes et le trafic de drogues.

C’est dans cet univers que la jeune Madonna choisit de s’installer également.

Danseuse à l’époque, elle arrivait de son Michigan natal et se souvient de sa volonté de s’installer dans la ville : « and for me, that was going to New York to become a REAL artist. To be able to express myself in a city of nonconformists.To revel and shimmy and shake in a world and be surrounded by daring people. New York wasn’t everything I thought it would be. (…) The tall buildings and the massive scale of New York took my breath away. The sizzling-hot sidewalks and the noise of the traffic and the electricity of the people rushing by me on the streets was a shock to my neurotransmitters. I felt like I had plugged into another universe. I felt like a warrior plunging my way through the crowds to survive. Blood pumping through my veins, I was poised for survival. I felt alive. ». Lasse de passer sans succès des auditions, elle commence à poser sa voix dans les boites de nuit qu’elle fréquente, sur des morceaux de pop music, que le DJ passe à sa demande.

 

Un soir qu’elle sortait au Roxy Club, le night-club hip-hop de l’époque, où se retrouvaient tous les jeune du Bronx, elle rencontre celle qui allait devenir sa styliste pour la décennie des années 1980 : Maripol.

C’est cette dernière qui lui crée un look unique, à la fois punk, rock et glamour. Madonna mise alors sur l’accumulation des accessoires : infinités de bracelets à chaque poignet, mitaines, crucifix au cou.

Elle joue sur la dissonance chromatique et le mix des matières : mélangeant la dentelle et le lycra, le noir avec le rose ou l’orange.

Son vestiaire se comporte de jeans déchirés, de leggins et de croc-tops.

A l’instar d’une des scènes du film « Recherche Suzanne Désespérément », où le personnage déniche un blouson kitch, pyramide égyptienne dorée cousue dans le dos, Madonna puise avec Maripol son inspiration dans les marchés aux puces de l’East village et les boutiques de soldes.

Madonna évolue au milieu d’une communauté d’artistes, ce sont les dernières années de la Factory, l’atelier ouvert par Andy Warhol, qui va s’enticher de cette fille excentrique, qui n’a de cesse de répéter dans les interviews, qu’elle porte un crucifix, car elle : « trouve Jésus sexy ».

Au sein de ce mouvement artistique, elle se liera d’amitié avec Keith Haring jusqu’en 1990, date du décès de ce dernier des suites du SIDA.

Une ébauche de collaboration de mode avec lui s’effectue même, dans des costumes de scène de la chanteuse, à travers une veste et une jupe en vinyle noir sur lesquelles sont apposés les célèbres « bébés rayonnants » de l’artiste.

Madonna et Keith sortent tous les deux au club studio 54, que fréquente les artistes des 80’s, pour danser, se faire remarquer, séduire.

C’est dans ce lieu que Madonna rencontre Jean Michel Basquiat, graffeur et peintre prolifique à Manhattan dès 1980. Ils auront une courte liaison, le peintre est sous l’emprise de fortes prises de drogues ce qui crée un décalage avec l’hygiène de vie déjà rigoriste de la chanteuse.

Néanmoins tous les deux sont des chiens fous dans une ville en pleine ébullition. Jean Michel repéré par Gagosian, célère marchand d’art de l’époque, voit son travail connaitre un rapide succès, tout comme Madonna qui rencontre l’intérêt du public en 1982 avec son single « Everybody ».

Ils ont choisi leur voie non pas pour être connus mais pour être reconnus, pour leur persévérance, la radicalité de leur art, leur implication totale dans leur travail.

Si Madonna est couramment dans l’exubérance vestimentaire, Jean Michel est davantage dans la sobriété. Souvent pieds nus dans son atelier, il choisit des pantalons de costumes coupés au-dessus de la cheville, mais aussi des chemises et des pulls cintrés qui dessinent sa fine musculature. Une nonchalance doublée d’une fausse simplicité pour son apparence physique, telle qu’elle émane du personnage qu’il se crée, Samo, cachant en réalité les vrais fêlures d’un artiste mal dans sa peau.

Au regard de ces photographies d’époque on ne peut être qu’admiratif de l’ingéniosité de ces trois artistes qui nous lèguent dans leurs œuvres des pans d’un New-York disparu, d’une liberté qui était à gagner, d’une volonté d’offrir un art contemporain accessibles au plus grand nombre.

En ce début des années 80, leur joie de vivre est contagieuse, leur manière de vivre inspirante, « like a virgin » passe en boucle à la radio et des bébés plein de vie sont gravés sur les murs du monde entier, loin d’une épidémie qui va ravager le monde.

Alors que seule Madonna reste du trio de cette époque, tout comme un des personnages de « L’horloge sans aiguilles » de l’auteure américain Carson McCullers, je m’interroge : « comment les morts seraient-ils réellement morts, quand ils marchent encore dans mon cœur ? »

 

Sources :

https://www.lofficiel.com/pop-culture/miss-pola
https://www.nytimes.com/2015/11/02/t-magazine/madonna-basquiat-warhol-rare-photos.html?_r=0

Iconographie :

Keith Haring and Madonna, New York, 1989. Courtesy Musée d’Art Contemporain de Lyon.
Keith Haring, New York 1983, Tseng Kwong Ching.
Madonna, Richard Corman, 1983.
Madonna, Truth or dare, octobre 2013, US Harper Bazaar.
Leonhard Emmerling, Basquiat, 2015, Tashen.
Madonna, Steven Klein, Vogue Italia 2017.