Le serpent qui danse

Texte
Claire Messaili
Le serpent qui danse

 La Femme vêtue par Baudelaire

 

 

Dans « L’éloge du maquillage », Baudelaire envisage la mode comme un art relevant du Beau, voire de l’Idéal. Support à l’imaginaire et à la rêverie tendre, le vêtu relèverait avant tout de la création elle-même, et non de l’habillement superflu. Ainsi, dans ses Écrits sur l’Art, il décrit ce qu’il nomme le mundus muliebris, l’univers féminin :

« [La femme] est surtout une harmonie générale, non seulement dans son allure et le mouvement de ses membres, mais aussi dans les mousselines, les gazes, les vastes et chatoyantes nuées d’étoffes dont elle s’enveloppe, et qui sont comme les attributs et le piédestal à sa divinité ; dans le métal et le minéral qui serpentent autour de ses bras et de son cou, qui ajoutent leurs étincelles au feu de ses regards, ou qui jasent doucement à ses oreilles. »

A travers son œuvre, Baudelaire s’acharne et s’abîme à nous faire entrevoir un monde peuplé de créatures oniriques aussi belles que cruelles, d’étranges statues dotées de vie dont la chair vêtue de gazes légères aurait fusionnée avec l’accumulation de leurs parures. Ces ornements, vêtements comme bijoux, semblent émaner d’un Ailleurs onirique, un entre-deux mythologique dans lequel le rêve et l’idéal se délitent.

Idole subversive vouée à une destinée mythique, la femme baudelairienne s’extrait de l’espace du réel, échappant aux règles de la temporalité et de la mortalité.

Ses voiles et ses bijoux relèvent de l’ornement proliférant et apparaissent comme autant d’excroissances sur son corps, étranges greffes faisant fusionner l’organique, le métal et la gemme minérale. Par ses apparats, la femme se mue en objet d’art, ciselée en une harmonie «[d’]or, d’acier, de lumière et de diamants ».

 

 

Le corps de chair est bien supplanté par un corps fantasmé, hybride, véritable « rêve de pierre » qui « resplendit à jamais » dont la peau nacrée et les yeux scintillants se confondent avec « de minéraux charmants » et « polis ».

Si les volutes et les torsions des voiles dans lesquelles s’enveloppe la femme baudelairienne rappellent les sages tunique vestaliennes, les lignes sinueuses de « [ces] vêtements ondoyants et nacrés » dessinent par ailleurs les contours de la femme-serpentine, l’Eve qui envoûte et dévore.

Ainsi placée sous le double signe de la féminité sensuelle et sacrée, elle cristallise une transgression : elle est l’idole perverse et pervertie qui brouille la frontière entre le vivant et le pétrifié, tissant un jeu de correspondance entre le sacré et le profane.

Finalement, l’évocation de ces « sphinx antiques » à la « froide majesté de la femme stérile » laisse apparaître en filigrane la figure de la prostituée. C’est en effet au XIXe siècle qu’apparaissent de nombreux mythes avilissants la figure de la prostituée, selon lesquels celles ci seraient stériles, à tel point qu’on les désigna « filles de marbre  ». De plus, à travers un mysticisme vicié, la connotation érotique de la Sphinge résonne dans l’Art et la littérature de cette fin-de-siècle, soulignant le lien, déjà mis en exergue par Gustave Moreau, Franz Von Stuck et tant d’autres, entre la figure de la sphinge et celle de la luxure. Sous la même nuée d’étoffe s’entrelacent ainsi les figures de la prostituée et de l’idole sacrée qui hantent l’œuvre de Baudelaire, mais aussi sa vie, à l’instar de sa « Sorcière au flanc d’ébène », sa « Vénus Noire divine et bestiale», Jeanne Duval.

 

 

Les femmes semblent ainsi transformées par leurs atours, et sous la plume de Baudelaire, elles confinent bien au surnaturel des légendes comme au précieux des richesses matérielles.

Crainte et adoration apparaissent comme la fatale équation de leur existence auprès de l’homme, telles les victimes de leur propre réification. Le vêtement, semble t-il, conserve l’aura du talisman, qui, porté, enveloppe et métamorphose son propriétaire afin d’y faire résonner la transcendance sa nature.

 

Iconographie :

Franz Von Stuck, Le péché, 1893
Julia Margaret Cameron, Passing of Arthur, 1874
Gustave Moreau, Galatée, 1880
Gustave Moreau, Œdipe et le Sphinx, 1864