Gucci : Aller, détour, retour.

Texte
Florent Cammas
Gucci : Aller, détour, retour.

En 1995, à la cérémonie des MTV Music Awards, Madonna, apparut à l’écran vêtue d’un pantalon en satin de couleur noire et d’un chemisier bleu azur ouvert jusqu’à la moitié de son buste.

Quand on lui a demandé qui l’avait habillée, elle a répondu « Gucci, Gucci, Gucci « , « c’est là que tout a vraiment démarré » narra Tom Ford, qui venait tout juste de reprendre l’historique marque italienne.

Deux pièces inspirées de la garde-robe masculine sont métamorphosées par le travail effectué sur elles : le chemisier est conçu sans les premiers boutons du haut, obligeant celle qui le porte à laisser apparaître sa gorge, le pantalon de costume taille basse, insuffle l’idée d’un certain relâchement enfin, la ceinture est posée de manière nonchalante sur la taille à la manière d’un ornement.

Initiant une tension sensuelle qui conquiert tout sur son passage Ford instaure dès ses débuts chez Gucci un rapport de séduction à travers ses créations.

Il redonne, par un vestiaire désiré et désirant, son sens à la notion de plaisir : celui de porter une pièce luxueuse, d’être observé, de créer un trouble. Il cherche une forme d’immédiateté dans la mode, comme si le travail de l’étoffe chez lui permettait d’accéder à une consommation des corps. Les tenues tant chez l’homme que chez la femme sont aguicheuses, sexuelles ne cherchant pas de limitation. Les campagnes de l’époque, shootées par Mario Testino, nous font rentrer directement au centre des pulsions charnelles, les vêtements sont en train d’être retirés, les corps se mettent en action.

Le créateur ne tend pas à une forme de profondeur ou d’intellectualisation du désir, plutôt à une diffusion de celui-ci afin d’être consommé par le client.

Aujourd’hui, une partie des codes de Ford est réemployée par le nouveau directeur artistique de la maison Alessandro Michele. Une preuve parmi d’autres : les teddys et autres jeans, présentés dans les dernières collections, reprennent l’imagerie japonaise traditionnelle développée par Ford dans ses collections féminines et masculines du Printemps/Été 2003.

Alessandro Michele s’empare de la démarche impulsée par son prédécesseur, notamment les pièces à l’absence d’un genre précis.

Gucci prône depuis près de 30 ans une attitude, car plus que des vêtements, la marque instaure un jeu corporel à travers eux.

Une démarche qui s’inscrit chez Michele dans la mise en scène des tenues, en jouant sur les superpositions. Les mains sont recouvertes de mitaines, qui elles-mêmes accueillent des bagues et bracelets, théâtralisant ainsi l’allure d’une femme, lui proposant une manière de se mouvoir à travers la mode. Là où Ford avait débuté une expérimentation dans la découpe d’une silhouette, la recherche chromatique (les dégradés de bleus, de gris, de beiges, les dessins floraux et végétaux), Michele va plus loin en se révélant un adepte de l’exubérance des motifs, des coupes complexes, recourant aux volants et aux brocards, accumulant les tissus, surenchérissant sur les effets de couleurs, de lamés, de brillants.

Le Gucci des année 90 cherchait à s’affranchir des tendances minimalistes belges et japonaises, en misant sur la sexyness.

Les frontières du bon goût furent alors attaquées par Tom Ford, qui imposa un style glamour, fatal, à la limite parfois d’une forme de vulgarité.

Le Gucci de 2017 repense à nouveau le vestiaire de son époque, en mettant en avant une féminité adoucie et romantique par rapport à son prédécesseur, questionnant les contours de la beauté, non pas dans un vêtement à l’aura d’une sensualité exacerbée, mais en imprégnant ses collections d’un kitch affirmé.

Michele cherche à mettre en perspective les notions de grotesque, de déséquilibre, les couleurs criardes, du trop plutôt que du peu. Ainsi la marque, depuis l’arrivée de Ford à sa direction artistique en 1990, propulse son identité hors des cadres vestimentaires établis, mettant en lumière non seulement l’habit mais la manière de dialoguer avec lui, de trouver une forme de liberté à travers lui.

Liberté de créer sa propre normalité, de renouveler son apparence en s’affranchissant des règles morales et sociétales : les campagnes de l’époque Ford qui mettaient en scène des moments intimes, jusqu’aux publicités intergénérationnelles d’Alessandro Michele. La marque, par son esthétique, qui met en tension les proportions, les débordements et l’image du corps a capitalisé son discours sur une quête de singularité. Une promesse indissociable de l’industrie de la mode qui s’efforce de faire des pas de côté pour se réinventer et s’ériger en un miroir de notre société.

Ce qu’on aime finalement chez Michele, c’est sa capacité à libérer notre regard de nos préjugés, en matière de ce qui est beau ou non, en s’aventurant dans un univers où le ridicule et le carnavalesque trouve un sens.

Nous rappelant aussi, la nécessité éprouvée par un créatif, d’explorer des territoires cachés pour nourrir son travail, car comme l’a écrit Baudelaire dans son poème Le voyage : « Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau ! ».

Iconographie :

Josefien Roderman, Yoshiyuki Nagatomo, Harper’s Bazaar Japan, Mars 2016.
Madonna par Tom Ford chez Gucci, MTV Music Awards, 1995.
Georgina Grenville & Ludovico Benazzo, Mario Testino, campagne Gucci Automne/Hivers 1996.
Campagne Gucci, Mario Testino, 2003.
Défilé Gucci, Alessandro Michele Printemps/ Été 2016.