Au bord de la Mère

Photos
Chloé Schneider
Texte
Céline Bodin
Au bord de la Mère

Ma Mère se retira mais ne revint pas.
L’exemple maternel avait disparu.
Ma construction de femme s’est alors fait autrement, d’une manière plus fétichiste.
Ses bijoux, ses vêtements ont pris une importance majeure.
Une féminité emprise du passé, d’un souvenir.

Chloë Schneider

 

Le medium photographique fait du portrait une simulation imparable.  Représentée, la réalité de la personne nous échappe. Ainsi, dans la performance comme dans l’autoportrait, le corps se fait métonymie de lui-même : le sujet nous fuit, pour représenter autre chose. 

Dans Au bord de la Mère, l’image est une illusion de l’émanation, de la trace du réel passé, que Roland Barthes définit comme l’essence de la photographie. En réminiscence de la figure maternelle le corps est ici une incarnation, son apparence est anticipée, il s’aliène dans sa qualité d’image. Il s’offre comme idole et se délecte de sa réception future. 
Son spectateur ne peut être que voyeur, mais il est indispensable à la performance. Sans lui elle n’aurait pas lieu d’être. C’est parce qu’il est vu que le corps devient chair.

Chloë Schneider fixe l’objectif. En victimes choisies, nous devenons les témoins d’un rituel intime et nécessaire. Face à nous, tour à tour, une fillette, une femme, une jeune fille, s’exhibe.

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Je vois Chloë entassant dans une valise les vêtements ayant autrefois appartenu à sa mère, reliques d’une vie passée, ils voyagent avec elle. Dans un bout de miroir elle applique le maquillage fétiche, puis descend en silence vers la mer. Elle rejoint la mère. La couveuse sombre et mystérieuse qui l’enveloppe, puis s’écarte, incessamment.

Chloë Schneider fixe l’objectif. En victimes choisies, nous devenons les témoins d’un rituel intime et nécessaire. Face à nous, tour à tour, une fillette, une femme, une jeune fille, s’exhibe.

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Sa dimension lui est si personnelle qu’elle ne peut appartenir qu’à elle même.
Dénudée, mais parée, Chloë incarne le vêtement afin d’incarner la personne. Au bord de la mer, elle s’épuise, le vent claque ses joues pâles, alors que son corps, comme l’algue, se dresse sur les rochers, trônes lugubres d’une icône retrouvée. 
Le jeu est dangereux. Fatalement, les atours d’une autre se détachent mollement du corps de la jeune fille.

Nous possédons les vêtements, mais eux aussi possèdent leur propriétaire. 
Dans son exotique isolation la femme déguisée en femme est une apparition, mirage d’un trésor déterré.

Elle se fait mythe. Presque sirène, à demi humaine, sa vision quasi-picturale nous traverse et laisse un goût à la fois triste et coloré. 

La force maternelle est divine, elle domine. Comme l’exprime Julia Kristeva dans Seule une Femme : “ Il y a une relation primitive à la mère ” que l’individu devra refouler ou sublimer. Ainsi dans ces autoportraits, le sujet, d’une pudeur esquissée, accomplit la communion des deux êtres qui l’habitent : la personne, et l’incarnation.

Comme le costume, le corps de Chloé lui même est symbole, instrument affectif de la participation. 


La femme, de nature, se représente. John Berger, dans Voir le Voir, explique qu’“ elle est presque continuellement accompagnée par sa propre image ”. La vision perçue dans ces photographies est ambigüe et troublante, mais sans le savoir elle est avant tout la juste perspective de la représentation féminine même, au cœur de ses drames les plus précieux, et son étreinte la plus chaude. L’histoire est sombre et romanesque. L’image offre une solution fantasmée aux angoisses subjectives.
 Chloë Schneider conclut ici le pacte nécessaire entre la figure sublimée et la fabrication de sa féminité propre.

 

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